En 1841, le philosophe et poète Ralph Waldo Emerson écrivait : « Chaque douceur a son amertume ; chaque mal, son bien. » Nul doute que l’azote était loin de ses préoccupations. Et pourtant, ses mots résument parfaitement le paradoxe de l'azote dans le développement (a).
Tirant son nom du grec a-zôê, « sans vie », l’azote est en réalité au cœur même du vivant. Il est présent dans l’ADN, l’ARN, les protéines et chaque cellule vivante, et constitue un nutriment essentiel pour la croissance des cultures. Longtemps salués comme un miracle capable de nourrir le monde tout en préservant les forêts de l'empiétement agricole, les engrais azotés engendrent désormais des effets dévastateurs dans certaines régions. En cause, une mauvaise gestion des nutriments, qui a de lourdes conséquences pour les sols, l’eau et l’air, et des répercussions en cascade sur l’ensemble de l'économie.
Un système mondial déséquilibré
Il y a un siècle, l’azote constituait le principal frein à la productivité agricole mondiale. Tout a changé en 1909, lorsque Fritz Haber a mis au point un procédé artificiel de « fixation » de l'azote atmosphérique. Carl Bosch a ensuite industrialisé cette découverte à grande échelle. Tous deux ont reçu le prix Nobel pour avoir fabriqué « du pain avec de l’air » et permis ainsi de faire décoller les rendements et de nourrir des milliards d'êtres humains.
Depuis, l’utilisation d’engrais azotés a explosé, notamment en Asie. Mais plus d’azote ne signifie pas toujours de meilleurs rendements. Près de la moitié de l’approvisionnement alimentaire mondial est cultivée dans des régions où les engrais azotés nuisent davantage aux rendements qu’ils ne leur profitent (a). Les subventions favorisant l’azote au détriment des autres nutriments en sont en partie responsables, car elles encouragent la surutilisation et dégradent la santé des sols — comme on le voit surtout en Asie du Sud et de l'Est. Dans certaines régions d’Afrique, même là où l’utilisation d’engrais est plus faible, des systèmes de subventions uniformes favorisent un usage indifférencié, au détriment d’une agriculture de précision. L’azote seul ne permet souvent pas d’améliorer les rendements en raison d’autres carences nutritives et d’une acidité des sols qui limitent la réponse des cultures. Ces deux extrêmes nuisent à la productivité, soulignant la nécessité d'une fertilisation équilibrée.
Source : Chapitre 4(a), Réinitialiser le développement : L’économie au service d’une planète vivable.
La cascade azotée
L’agriculture est de loin le principal vecteur de pertes d'azote réactif dans le monde, avec un coût environnemental considérable. Seule la moitié des engrais épandus dans les champs nourrit effectivement les cultures. Où va le reste ? Une partie s'infiltre dans les nappes phréatiques sous forme de nitrates, lesquels sont associés à des risques de cancer, à des retards de développement et au syndrome du « bébé bleu ». Le ruissellement d’azote favorise également la prolifération d’algues toxiques qui dévastent les littoraux et appauvrissent les ressources halieutiques (a) — une pollution dont le coût atteignait 12 à 18 milliards de dollars entre 2003 et 2015. Une autre partie se volatilise sous forme d’ammoniac ou d’oxydes d'azote, aggravant la pollution atmosphérique et les maladies respiratoires. Enfin, une part se transforme en oxyde nitreux (ou protoxyde d’azote), un gaz à effet de serre environ trois cents fois plus puissant que le dioxyde de carbone, et une menace majeure pour la couche d’ozone.
De plus, il n’est pas certain que les gains de rendements induits par l’azote épargnent les forêts : en l’absence de politiques de conservation, l'« effet de rebond » peut conduire à ce qu’une rentabilité agricole accrue accélère, plus qu'elle ne la retient, l’expansion de l’agriculture au détriment des forêts et des habitats naturels.
L'intuition d’Emerson s'est ainsi vérifiée. Aujourd'hui, l’azote est à la fois une bénédiction et un fardeau : indispensable à la production alimentaire, son utilisation déséquilibrée — aggravée par des subventions mal conçues — dégrade les sols, l’eau et l’air. Les données disponibles indiquent que nous avons dépassé la limite planétaire de sécurité pour la quantité d’azote réactif rejetée chaque année dans la nature par les activités humaines. Cette pollution a un coût caché parmi les plus élevés du monde, avec une facture environnementale qui se chiffre en centaines de milliards — voire en milliers de milliards — de dollars chaque année.
Une autre voie est possible
La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible de faire autrement et d’obtenir un immense retour sur investissement. Une gestion raisonnée de l’azote (a) peut générer des bénéfices jusqu'à 25 fois supérieurs à ses coûts, grâce à de meilleurs rendements, une eau et un air plus propres, et une réduction des maladies liées à la pollution.
Pour commencer, il faut optimiser chaque unité d’azote appliquée. Apporter les bons nutriments, au bon dosage, au bon moment et au bon endroit permet d'améliorer l’efficacité de la fertilisation. C'est difficile en pratique quand l’information manque et que des engrais bon marché encouragent une utilisation uniforme. C’est pourquoi il est essentiel de réaffecter les subventions néfastes (a) et d’investir dans les services de vulgarisation pour une meilleure gestion des nutriments. L’agriculture de précision peut y contribuer : les données satellitaires, les alertes mobiles (a) ou, plus simplement, des réglettes en plastique pour mesurer l'intensité de la couleur verte des plantes sont autant d’outils qui permettent aux agriculteurs d’adapter les apports d’azote aux besoins réels des cultures. Les pratiques régénératrices (a), qui maintiennent l’humidité et préservent l’activité microbienne pour renforcer la santé des sols, favorisent une action plus efficace de chaque unité d’engrais appliquée. Les industriels de la fertilisation peuvent également innover, en développant des formulations à libération lente qui apportent l’azote au moment où les plantes en ont le plus besoin — à l'image des médicaments à libération prolongée. Réduire les pertes et le gaspillage alimentaires peut aussi alléger la pression sur les terres et les intrants.
Il est tout aussi crucial de s’attaquer à l’azote déjà présent dans les sols. En raison de décennies d’excès, les sols et les nappes phréatiques ont accumulé d’importants stocks d’azote (a), qui continuent de s'infiltrer lentement dans les cours d'eau — ce qui explique en partie pourquoi les objectifs de qualité de l'eau demeurent si obstinément hors de portée. Les solutions fondées sur la nature sont ici essentielles. Les zones humides et les bandes riveraines comptent parmi les filtres à azote les plus rentables de la planète, mais aussi les plus négligés. Véritables « reins de la nature », elles interceptent les ruissellements et filtrent les nutriments avant qu'ils n’atteignent les rivières et les côtes. Elles stockent également le carbone, soutiennent la biodiversité et atténuent les inondations. Or le monde a perdu quelque 3,4 millions de kilomètres carrés (a) de zones humides (une superficie comparable à celle de l’Inde), principalement en raison du drainage des terres agricoles. Préserver et restaurer (a) ces écosystèmes peut contribuer à atteindre les objectifs de qualité de l’eau, avec un impact minimal sur l’agriculture. Le Groupe de la Banque mondiale aide les pays à développer les compétences nécessaires pour concevoir et déployer ce type de solutions paysagères intégrées (a).
Enfin, la cohérence des politiques publiques (a) est indispensable. L’azote changeant de forme au fil de sa migration dans les sols, l’eau et l’air, la résolution d’un problème peut en créer un autre. Plusieurs initiatives — la Déclaration de Belém de 2025 sur les engrais (a), la stratégie « De la ferme à la table » de l’UE, et le Cadre mondial de Kunming-Montréal pour la biodiversité — s'attaquent aux cloisonnements des politiques sectorielles. Avec l'appui du Groupe de la Banque mondiale, les pays apprennent de plus en plus les uns des autres. Un nouveau programme (a) aide ainsi six gouvernements africains à repenser leurs aides aux exploitations agricoles pour restaurer les sols tout en maintenant les rendements, tandis que d’autres efforts réunissent sept pays d’Asie du Sud et du Sud-Est pour réduire les intrants dans la riziculture.
L’enjeu est clair : une meilleure gestion de l’azote peut réduire la pollution sans compromettre la productivité (a), avec, à la clé, des retombées positives sur la sécurité alimentaire, la santé et l’environnement. Le défi est désormais de passer des ambitions aux actes. De préserver le miracle et de se défaire, enfin, de la malédiction.
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