Imaginez-vous face à une personne à la recherche d’un financement pour développer son entreprise. La personne est confiante, bien préparée, chiffres à l’appui. L’idée est solide, le plan convaincant. Vous évaluez l’adéquation produit-marché, jaugez les risques opérationnels, et vous vous forgez peu à peu une opinion.
Maintenant, posez-vous cette question : votre perception de ce projet changerait-elle selon que la personne en face de vous est un homme ou une femme ?
La question peut sembler théorique. Les enjeux, eux, sont bien réels. Partout dans le monde, les femmes entrepreneures se heurtent encore à d’importants obstacles pour accéder à des financements. Aux États-Unis, les start-up fondées par des femmes ne captent que 1 % des investissements en capital-risque (a). En Afrique subsaharienne, environ 6 % du capital-risque va à des entreprises dirigées par des femmes (a). Selon une étude conjointe du Laboratoire d’innovation sur le genre (GIL) en Afrique et du cabinet Briter Bridges, les entreprises africaines dont les fondateurs sont exclusivement masculins lèvent en moyenne 25 dollars pour chaque dollar obtenu par des équipes exclusivement féminines (a).
Cet écart de financement peut s’expliquer par de multiples facteurs, comme le secteur d’activité concerné, la taille des entreprises ou l’accès à des garanties. Mais les recherches pointent également vers des biais de la part des investisseurs. Des études menées aux États-Unis montrent qu’un homme a davantage de chances qu’une femme d’obtenir un financement après un pitch de projet identique (a), et que les hommes tendent à être jugés sur leur potentiel, là où les femmes le sont sur les risques (a). La perception de la légitimité sectorielle est également genrée : les investisseurs ont tendance à accorder leur confiance aux femmes dans les secteurs à dominante féminine, et aux hommes dans les secteurs à dominante masculine (a).
Ces résultats s’appliquent-ils aussi aux économies africaines, y observe-t-on les mêmes biais et avec quelle ampleur ? Pour tenter de répondre à ces questions nous avons mené une expérience (a) en collaboration avec les producteurs de l’émission télévisée Chigign Tobiya (l’équivalent éthiopien du programme américain Shark Tank). Nous avons filmé une série de pitchs dans lesquels des acteurs et actrices professionnels présentaient des projets d’entreprise en quête de financement.
L’expérience ne faisait varier que trois paramètres : le sexe de l’entrepreneur, le secteur d’activité, et la qualité du pitch. Les secteurs retenus — construction, textile et restauration — représentaient respectivement une industrie à dominante masculine, une industrie neutre et une industrie à dominante féminine. Deux groupes distincts ont visionné et évalué les vidéos : d’un côté, des étudiants d’établissement de formation professionnelle, représentant eux-mêmes de potentiels entrepreneurs ; de l’autre, des agents de crédit de microfinance, des professionnels habitués à prendre de vraies décisions de financement au quotidien.
Chaque participant a évalué les entrepreneurs sur des critères de leadership, de fiabilité et de potentiel commercial. Les participants devaient également apprécier le niveau de risque et décider s’ils recommanderaient d’investir dans un projet et à quelle hauteur. Un acteur et une actrice ont prononcé un script rigoureusement identique dans chacun des secteurs d’activité, ce qui nous a permis de mesurer si les hommes et les femmes étaient avantagés ou pénalisés lorsqu’il s’agissait d’un secteur qui ne correspondait pas au stéréotype associé à leur sexe.
La bonne nouvelle, c’est que nous n’avons trouvé que peu d’indices attestant d’un biais généralisé à l’encontre des femmes entrepreneures. Les participants ont recommandé d’investir dans les projets présentés par des hommes et par des femmes dans des proportions équivalentes, et pour des montants comparables. Nous n’avons pas non plus constaté que les hommes investissent davantage dans des projets portés par des hommes, ni que les femmes investissent davantage dans des projets portés par des femmes. En outre, les agents de crédit, majoritairement des hommes qui travaillent avec une large clientèle féminine, ont légèrement mieux noté les pitchs des femmes que ceux des hommes.
L’analyse par secteur met toutefois en évidence des biais de genre. C’est dans la construction, perçue comme un secteur masculin, que les montants d’investissement recommandés sont les plus élevés, les hommes se voyant en outre bien davantage financés que les femmes. À l’inverse, dans la restauration, secteur qui a reçu les montants les plus faibles, les femmes étaient davantage susceptibles d’obtenir un financement. Dans le textile, perçu comme un secteur neutre, aucun écart selon le sexe n’a été observé.
Ces différences découlent de la façon dont les participants perçoivent l’adéquation entre l’entrepreneur et son secteur d’activité. Ils valorisent des compétences différentes selon les domaines — leadership et sens de la négociation dans la construction, orientation client dans la restauration — et attribuent ces compétences différemment aux hommes et aux femmes. Les hommes obtiennent de meilleures notes sur le leadership, les femmes sur la fiabilité, ce qui reflète des stéréotypes bien ancrés sur « qui est fait pour quoi ».
Ces perceptions ne sont pas anodines. Les secteurs à dominante masculine attirent globalement des investissements plus importants. Les femmes qui les investissent se heurtent donc à un double obstacle : elles doivent non seulement prouver la validité de leur projet par rapport à d’autres, mais aussi battre en brèche l’idée reçue selon laquelle elles n’auraient pas leur place dans ces secteurs.
Comment faire évoluer ces perceptions ? Notre expérience a également testé quelques interventions simples pour contrer ces biais, avec des résultats prometteurs. En montrant aux participants une courte vidéo qui met en scène une femme PDG ayant réussi, on augmente la probabilité qu’ils investissent dans les pitchs féminins. De même, un bref clip d’information soulignant les revenus des femmes dans des secteurs à dominante masculine a conduit les participants à recommander des investissements plus importants en faveur des projets portés par des femmes dans la construction.
Montants d’investissement moyens recommandés par les participants à l’expérience Chigign Tobiya, par secteur
Tous ces résultats offrent des enseignements importants, tant pour les investisseurs que pour les entrepreneures elles-mêmes. Dès lors que les femmes savent que les décisions de financement ne sont pas systématiquement défavorables à leur égard, elles peuvent être plus confiantes dans leur démarche de recherche de financements. Mais les stéréotypes sectoriels restent puissants, et les combattre exige des efforts des deux côtés du marché de l’investissement. Des formations sur ces biais inconscients peuvent aider les investisseurs à identifier et corriger les stéréotypes qui influencent leurs décisions. Du côté des femmes entrepreneures, l’accès à des modèles de réussite — via des réseaux, des accélérateurs ou des événements professionnels — peut encourager celles qui souhaitent s’engager dans des secteurs à prédominance masculine, plus porteurs et lucratifs. Le résultat : un marché du capital plus équitable et plus efficace pour tous.
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